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Quand le verre prend le large… : l’archéologie sous-marine

08-10-2021


Loin des trésors pirates et autres « Secret de la Licorne », l’archéologie subaquatique et sous-marine met en avant des bateaux de pêche, de combats ou encore de commerces. Ces derniers transportaient durant l’Antiquité toutes sortes de marchandises dont du verre, cette matière exotique fabriquée à partir de sable et de natron dans des ateliers au Moyen-Orient. La matière était ensuite exportée dans différentes villes de l’Empire romain, par des voies terrestres et maritimes. Ces verres découverts par les archéologues plongeurs dans les épaves nous renseignent sur les routes maritimes, les réseaux d’échanges, les produits importés et exportés, les modes de transport utilisés à l’époque. Découvrez comment, grâce à l’étude d’épaves, les archéologues ont pu comprendre la manière dont le verre était transporté à travers la méditerranée.

Robot de fouille du Drassm
                           Robot de fouille du Drassm

Plonger pour mieux étudier

   
L’invention du scaphandre autonome (1943) puis du détendeur (1946) par Jacques-Yves Cousteau et Émile Gagnan ont ouvert de nouvelles possibilités d’exploration du patrimoine englouti et ont marqué la naissance de l’archéologie sous-marine. Bien que ces inventions rendaient au fouilleur son autonomie et une plus grande aisance de mouvement, celui-ci est toujours soumis aux limites de profondeur et de durée de plongée.

Dès les années 1950-1960, l’archéologue italien Nino Lambogia applique aux fouilles sous-marines l’utilisation du carroyage qui permet de replacer précisément sur un plan les objets tels qu’ils sont découverts au fur et à mesure de la fouille. Tout comme pour l’archéologie terrestre, une fouille précise et méticuleuse permet de découvrir une multitude d’informations : par exemple, la localisation des objets sur le bateau, afin de distinguer le mobilier de bord et la cargaison commerciale.

Depuis sa création par André Malraux en 1966, le Département des recherches archéologiques sous-marines et subaquatiques (DRASSM) est chargé d’inventorier, d’étudier et de protéger le patrimoine archéologique immergé. Au même titre que le patrimoine archéologique enfoui, ce patrimoine est protégé et réglementé ; il fait l’objet notamment d’une convention de l’Unesco sur la protection du patrimoine culturel subaquatique depuis 2001. Toute mise au jour est soumise à autorisation du DRASSM et doit respecter les prescriptions qu’il édicte.
 

Le verre, une matière qui voyage !


À partir du 1er siècle avant notre ère., les blocs de verre utilisés par les verriers européens pour fabriquer des objets sont importés de Syro-Palestine, et quelques uns d’Égypte. C’est à l’intérieur de ces ateliers que le sable et le natron étaient portés à forte température pour se transformer en verre.  Seulement, le natron était absent de la côte Syro-palestinienne : il était donc importé d’Égypte où étaient localisés les gisements. Ainsi, le natron voyageait avant même la transformation en verre.

Une fois le matériau fabriqué, il était transporté sous la forme de blocs, en suivant des routes commerciales jusqu’en Europe. Ce commerce est attesté par plusieurs découvertes archéologiques dont la découverte d’épaves. Parmi les quelques épaves qui transportaient du verre brut, la plus ancienne est celle d’Ulu Burun, navire qui a coulé au large de la Turquie au XIVe siècle av. J.-C. Il transportait à son bord plus de cent cinquante blocs de verre de couleur bleu foncé, ce qui est considérable.



 
Les blocs de verre brut découverts dans des épaves renseignent également sur les relations commerciales et l’importance de certains lieux de production. En effet, pour alimenter les plus de 500 kg de verre brut présents sur l’épave des Sanguinaires A, le centre de production devait être colossal, avec une capacité de diffusion à grande échelle. Ici, le bateau a fait naufrage au large de la Corse, probablement en transit entre Carthage et Marseille. Ces informations obtenues sont précieuses pour comprendre l’ampleur de la fabrication du verre et de son commerce sur un temps donné, à savoir le 3e siècle, pour cette épave.

La découverte de blocs de verre brut n’est pas fréquente en archéologie puisque ce matériau est voué à être refondu. En découvrir dans des épaves qui ont coulé avant la refonte du verre renseigne également sur les modes de fabrication de ces blocs. Leur étude a ainsi permis de comprendre que certains blocs étaient moulés en lingots, comme ceux découverts dans l’épave d’Ulu Burun, en forme de disque ou de tronc de cône.

D’autres étaient obtenus par coulage et une fois le verre refroidi, il était réduit en bloc. Une troisième technique est le débitage de la dalle de verre au sein même du four après le démantèlement de la voûte, cette troisième technique étant plus tardive et utilisée pour la fabrication des blocs de verre découverts dans l’épave des Sanguinaires A.

Si le commerce de verre brut destiné à être refondu est bien connu des spécialistes du verre, il n’en est pas de même pour le commerce du groisil (verre à recycler). L’épave du Grado (fin du 2e – début du 3e siècle) atteste cependant de ces échanges avec à son bord un baril rempli de groisil. Le natron, les blocs de verre brut et le groisil apportent chacun des informations très précieuses sur les relations commerciales, les techniques de fabrication, les centres de production, etc.


Les produits finis voyagent aussi


Et que dire des cargaisons de bateaux ! Des gobelets, coupes, bouteilles sont eux aussi diffusés en tant que contenants ou  récipients de vaisselle. Ces cargaisons ne voyagent cependant pas dans des bateaux spécialisés dans le commerce du verre, mais mélangés avec des récipients en céramique. Il n’est cependant pas aisé de distinguer le verre appartenant à l’équipage de bord, de celui de la cargaison ou d’effets personnels d’un voyageur.

Les cargaisons offrent un aperçu à un instant T des produits qui transitent d’un bout à l’autre de ces routes commerciales. L’épave d’Anticythère coulée au début du 1er siècle découverte en méditerranée orientale, est le plus ancien témoignage d’un commerce de vaisselle en verre.

Cette vaisselle pouvait être variée, avec un assortiment de plusieurs pièces de vaisselle différentes au même endroit, ou au contraire n’être composée que de quelques types différents présents en grandes quantités. C’est le cas de l’épave de la Tradelière (30 av. J.-C.), découverte dans les Alpes-Maritimes. La cargaison, composée de 200 à 300 bols hémisphériques et coupes côtelées, était d’origine orientale.

Outre la vaisselle, le commerce du verre à vitre est également attesté par deux épaves, celle des Embiez et celle de Porticcio (Corse) qui fit naufrage au 3e siècle. Cette dernière a livré 85 vitres, ce qui représente plus de 250 kg de verre avec des dimensions importantes : 85 à 90 cm sur 35 à 30 cm.

Chaque chose à sa place


La cargaison de verre n’était pas disposée par hasard dans les bateaux : chaque objet joue un rôle dans l’équilibre du navire. La cargaison datée de la fin du 2e siècle ou du début du 3e siècle découverte dans l’épave Ouest-Embiez 1, dans le Var, en est un bon exemple. Le navire serait parti d’un grand port italien capable de recevoir des cargaisons issues de tout l’Empire romain (Ostie ou Pouzzoles) avec pour destination un autre grand port, peut-être situé en Gaule (probablement un autre port de redistribution). Il transportait à la fois du verre à vitre (42 kg), de la vaisselle en verre ainsi que du verre brut, mais aussi des amphores à vin disposées à l’arrière du bateau pour maintenir l’équilibre. Le mobilier appartenant à l’équipage était séparé de la cargaison représentant plus de 1 800 pièces de vaisselle, par une cloison. La vaisselle et le verre à vitre étaient ainsi entreposés dans l’espace le plus abrité du navire.
 

 Vaisselle et blocs de verre découverts à bord de l'épave Ouest Embiez 1 (Var).  © Christine Durand/fonds DRASSM/CNRS-CCJ

Vaisselle et blocs de verre découverts à bord de l'épave Ouest Embiez 1 (Var).© Christine Durand/fonds DRASSM/CNRS-CCJ


Cette cargaison de l’épave Ouest-Embiez était emballée de manière stratégique. Au centre du navire était entreposée la plus grande quantité de blocs de verre brut jamais retrouvée dans une épave (environ 18 t.). Ces blocs formaient un tas et n’étaient pas conditionnés contrairement aux gobelets disposés en piles de 5 pièces, directement sur le sol. Les vitres plates étaient entreposées avec la vaisselle, certaines ont d’ailleurs chuté sur les blocs de verre brut lors du naufrage. Les vitres bombées quant-à elles, étaient empilées par 7.

Ainsi, chaque objet était disposé de manière stratégique au sein des bateaux, mais également conditionnés en fonction de leur usage. Outre les objets finis et la matière brute, les artisans verriers et les savoir-faire transitaient par voie maritime, sans que cela ne puisse être mis en évidence dans les épaves qui livrent cependant de nombreuses informations sur le verre.


Pour plonger plus profond

    • BERNAND E. (dir.), L’encyclopédie d’archéologie sous-marine. Tome 1 – L’archéologie sous-marine : histoire et méthodes, 2003.
    • Le site officiel du Ministère de la Culture et de la Communication : https://archeologie.culture.fr/archeo-sous-marine/fr
    • L’émission du 20 août 2020 de Chacun sa route sur France Culture : https://www.franceinter.fr/emissions/chacun-sa-route/chacun-sa-route-20-aout-2020

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