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Notre cousin·e Néandertal était-il·elle cannibale ?

21-01-2021

Le mot serait un des premiers à avoir traversé l’Atlantique, puisqu’il vient des récits de voyage de Christophe Colomb. Lors de son séjour aux Antilles au contact de la tribu des Taïos, il prend connaissance de l’existence d’une autre tribu, les « Cariba » (qui donnera le nom des Caraïbes) ou « Caniba », connue à l’époque pour manger ses victimes. Le terme se répand ensuite en Europe et en France sous le terme « cannibalisme ».

L’occident et la morale populaire condamnent fortement cette pratique. Cette condamnation morale est héritée de l’Antiquité : dans la Grèce antique, ce qui est appelé allélophagie (du grec allêlôn = l’un / l’autre, et -phagie = l’action de manger) est un obstacle au développement d’une cité. La Culture commencerait à partir du moment où cette pratique cesserait.

Le christianisme par la suite estime que la chair est sacrée et à l’image de Dieu. Avec cette morale religieuse omniprésente lorsque Christophe Colomb revient de voyage, la société occidentale considère que le cannibalisme est une pratique sauvage.

Encore aujourd’hui, il n’existe aucune loi en Europe qui condamne le cannibalisme, puisqu’il semble moralement impensable qu’un tel acte soit possible dans notre société : les affaires de cannibalisme interviennent de nos jours dans des affaires criminelles et sont souvent liées à des troubles psychologiques.

S’il est admis depuis longtemps que le cannibalisme existe chez les animaux, il n’en est pas de même pour l’homme et l’anthropophagie (du grec anthropo = humain et -phagie = action de manger ; cannibalisme spécifique aux humains). Des soupçons de cannibalisme dans les sociétés passées sont évoqués dès le 19e  siècle, mais le prisme occidental avec lequel les scientifiques étudiaient ces sociétés infirme ces suppositions. Ces questionnements sont issus de l’étude mal comprise de pratiques funéraires particulières (double inhumation par exemple).

Au 20e siècle, le débat fait encore rage sur l’existence ou non d’un cannibalisme humain, et la communauté scientifique décide de trancher dans les années 70, en s’appuyant notamment sur l’ethnoarchéologie.

Collaboration de deux sciences humaines, l’ethnoarchéologie apparaît en France à travers André Leroi-Gourhan, préhistorien français du milieu du 20e siècle. L’ethnoarchéologie consiste en l’étude d’une société actuelle pour expliquer les résultats de l’étude d’une société passée et aider à comprendre les résultats d’une fouille archéologique.

Il faut pour cela que le cas remplisse des conditions précises : la continuité historique entre la société actuelle et la société passée ; un même contexte géographique (soit à l’échelle d’un territoire, soit un microenvironnement comparable si ce sont deux sociétés éloignées) ; et enfin un même contexte socio-économique. Pour étudier les sociétés préhistoriques, il faut donc étudier des sociétés actuelles dites traditionnelles, c’est-à-dire non-industrialisées. L’ethnoarchéologie, pourtant discipline récente, est une  menacée par la disparition progressive des sociétés traditionnelles.

 

L’archéologue Françoise Le Mort consacre sa thèse au cannibalisme préhistorique et met au point une méthodologie spécifique ; prenant en compte la globalité des sites archéologiques : étude des traces sur les os, identification des individus, organisation spatiale des os au sol… Elle réalise des études comparatives entre plusieurs sites afin d’observer des similitudes de pratiques visibles ou non. Certains sites sont écartés des études, car les traces observées sur les ossements humains ont été causées par des animaux.

Suite à ces études, il apparaît clairement que l’anthropophagie, pourtant considérée comme une pratique inhumaine pendant des siècles, est attestée pour plusieurs espèces humaines, et pour toutes les périodes préhistoriques et historiques concernées.

Loin d’être un comportement archaïque, c’est une pratique universelle et intemporelle. En effet, Homo erectus (Caune de l’Arago, Pyrénées-Orientales), et Homo antecessor (Gran Dolina, Espagne) ont tous deux laissé des traces de cannibalisme. Chez Homo Sapiens, plusieurs sites préhistoriques témoignent de pratiques anthropophages : la grotte du Placard en Charente pour le Paléolithique, le gisement de Cuzoul de Gramat dans le Lot pour le Mésolithique et la Grotte des Perrats en Charente pour le Néolithique.

Alors qu’en est-il pour Néandertal ? Plusieurs sites ont montré qu’il était cannibale : le site de Krapina en Croatie (-35 000/ -10 000) ou encore la Baume Moula-Guercy en Ardèche (Paléolithique moyen). Il existe trois types de cannibalisme différents, même s’ils sont relativement proches.

Tout d’abord, le cannibalisme alimentaire. Très rare, il est pratiqué à la suite d’épisodes climatiques rigoureux et de disette due à la raréfaction des denrées. Les scientifiques planchent sur cette théorie pour le site de la Baume Moula-Guercy, car les restes humains ont été retrouvés mélangés à des restes de cerfs. C’est un cannibalisme de nécessité, très rare, d’autant plus que la chair humaine est peu intéressante d’un point de vue nutritionnel.

Le cannibalisme rituel peut prendre deux formes différentes. L’une d’entre elles est l’endo-cannibalisme : le fait de manger quelqu’un de sa communauté. Il s’agit de se nourrir des connaissances d’un défunt ou de sa force vitale, et de l’honorer. Cela peut aussi le maintenir vivant dans la communauté. L’autre forme de cannibalisme rituel est l’exo-cannibalisme, c’est-à-dire manger quelqu’un d’extérieur au groupe. Cette forme peut revêtir un caractère guerrier, pour se nourrir de la force guerrière d’un ennemi ou au contraire pour l’anéantir. Il est presque impossible de différencier les deux en contexte archéologique, bien que pour l’exo-cannibalisme, l’hypothèse est que les restes humains sont traités comme des déchets alimentaires classiques. Dans les deux cas, l’ensemble du corps n’est pas consommé : la cervelle est souvent mangée, tout comme les os longs, qui sont sectionnés afin de récupérer la moëlle.

Hormis le cannibalisme alimentaire, qui est rare, l’anthropophagie est avant tout une histoire de rites. Or, ces rites sont difficilement discernables en fouille, donc difficiles à étudier pour les archéologues. Paradoxe intéressant, le cannibalisme a longtemps été considéré comme une pratique sauvage et inhumaine, et Néandertal a souvent souffert de clichés le rendant brut et sauvage. Pourtant, le cannibalisme est la preuve ultime de l’humanité de Néandertal puisqu’il questionne ses croyances et pratiques rituelles.

Pour en savoir plus :

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